3 questions à . . . Pierre-Antoine Gailly, Président de la CCI Paris Ile-de-France

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« Le commerce se doit de refléter la diversité des modes de vie ».

Tour à tour Président du Bon Marché, de la Tribune Desfossés, du Moulin Rouge, du Lido…l’actuel Président de la CCI Paris Ile-de-France, Pierre-Antoine Gailly, demeure un entrepreneur dans l’âme. Rencontre avec un homme de mutations.


Le monde du retail connaît de nombreux bouleversements, si vous ne deviez retenir qu’un événement symbolisant ces mutations cette année, quel serait-il ?

Peut-être, l’annonce de l’arrivée des Galeries Lafayette sur les Champs-Elysées. A l’origine, les grands magasins ont créé leur propre zone de fréquentation en s’installant boulevard Haussmann. Dans ce cas emblématique, c’est eux qui viennent s’inscrire dans cette zone à très haute fréquentation. Les Champs-Elysées symbolisent à eux seuls une dynamique inverse venant bouleverser les aspects réglementaires, véritables freins au développement commercial : l’extension des horaires d’ouverture au dimanche et au soir. Ils répondent ainsi à une évolution réelle sociologique. Car, avec ou sans autorisation, les gens font des courses le dimanche. Quant aux 30 % de la population travaillant ce jour-là, pourquoi ne bénéficieraient-ils pas de la même vie que celle menée par les autres en semaine ?

Plus largement, à Paris comme en périphérie, les répartitions historiques des activités quotidiennes de la famille n’existent plus.
Visiter un monument, acheter un vêtement, faire une course pour le repas : tout se fait en même temps. Les segmentations et interdictions passées liées à des pratiques cultuelles ou autres, ne fonctionnent plus. Ainsi, l’arrivée des Galeries sur les Champs va être un formidable accélérateur de ces tendances sociologiques déjà bien ancrées. Précédant les Galeries, de nombreux petits indépendants trouvent déjà un intérêt à ouvrir le dimanche. Ils apportent ainsi une réponse à tous ces actifs qui ont pris l’habitude de passer commande sur Internet, faute de temps en semaine.

Il faut donc que la réglementation s’adapte. Or, le projet porté par Emmanuel Macron, le ministre de l’économie, est certes, une amélioration de l’existant mais pas un changement de logique. On nous dit toujours que le travail le dimanche est interdit sauf là où il est autorisé. Nous, nous voulons que la loi autorise le travail le dimanche sans le rendre obligatoire, sur la base de rémunérations qui sont le fruit d’accords d’entreprise. La loi est faite pour organiser la façon dont une communauté vit ensemble, pas pour l’handicaper.

Au-delà de la loi, ne faudrait-il pas que les commerçants aillent encore plus loin dans leur volonté d’adaptation ?

Nous sommes dans des nouveaux modes de vie, des nouveaux comportements individuels, des nouveaux agendas : le commerce se doit de refléter cette diversité. Aujourd’hui, de nouvelles formes de commerce très dynamiques émergent. Des boutiques-concepts pratiquant l’hybridation entre produits et services, où l’on peut acheter du prêt-à-porter, prendre un thé, lire un livre… Nous assistons à tout cela au travers de notre concours Paris Shop & Design, qui constitue un observatoire des meilleures pratiques d’innovation dans les commerces. Au quotidien, via tous les outils que nous mettons à leur disposition, nous essayons de dire aux chefs d’entreprise de ne pas opposer les différents types de commerce. D’aller à l’encontre des idées reçues voulant que les innovations profitent à la grande distribution, aux enseignes fortes, au commerce électronique. Les grands magasins annoncés comme morts il y a 25 ans, sont en pleine ascension. Le commerce de bouche n’a pas disparu sous les coups des hypermarchés. Des bouchers, des boulangers, des traiteurs vivent extrêmement bien. Et aujourd’hui, le commerce de proximité est un pôle d’intérêt pour la grande distribution. Malgré les craintes – mise à part la VPC supplantée par le e-commerce – rien n’est mort.

Le commerce qui fonctionne aujourd’hui, le détaillant performant, est celui qui anticipe, répond à la demande avec un accueil physique et sa capacité à se faire connaître par Internet.

Certes, mais le passage à Internet pour nombre de petits commerçants est encore un cap difficile, pourquoi ?

Aujourd’hui, tous les moins de 40 ans sont bilingues e-commerce. Nous sommes, en tant que citoyens-consommateurs, l’un des pays au monde dépensant le plus sur Internet. Et, curieusement, ces mêmes consommateurs, quand ils sont dirigeants de PME, sont très en retard dès lors qu’il s’agit de transposer cela dans leur univers professionnel. A l’inverse, les Britanniques sont beaucoup plus équipés dans leurs boutiques mais ils consomment beaucoup moins que nous sur la toile. C’est ce que l’on pourrait appeler la schizophrénie d’Internet. On peut même dire que la plupart des freins sont psychologiques.

Dans le changement, il y a ce qui relève du réglementaire, du e-commerce. Et puis, il y a le patron qui voit les choses différemment et change la donne parce qu’il a une volonté, une vision à long terme.
Au début des années 90, alors que j’étais au Bon Marché, nous avons décidé de changer d’enseigne pour passer de « Au Bon Marché » à « Le Bon Marché ». Il a été décidé de limiter le nombre de références, d’installer des canapés, mais aussi de positionner le vendeur de chaussures en vendeur de cravates, de chemises et de lui permettre d’encaisser, bref, de servir son client de « bout en bout ». Tout cela est devenu une norme. Aujourd’hui, les commerces qui se multiplient dans les gares ou les aéroports sont, au même titre, en train de changer la norme. Ils se sont rendus compte que le besoin du consommateur est premier et qu’il était essentiel de se positionner sur le trajet quotidien des clients. C’est là que réside la révolution du service : des adaptations permanentes et la volonté dans le temps de les implémenter.