3 questions à . . . Antonin Tron, créateur d'Atlein

Ce jeune designer français de 32 ans diplômé de l’Académie royale des Beaux-Arts d’Anvers, qui a commencé en ne travaillant que le jersey et dont les drapés sophistiqués sont liés à un devoir de mobilité, est lauréat du prix des premières collections de l’ANDAM 2016 et finaliste du prix LVMH 2017. En mars dernier, un an après le lancement de sa marque, Antonin Atlein défile pour la première fois, lors de la semaine de la mode parisienne de l’automne-hiver 2017-2018. Immersion dans un vestiaire contemporain où le mouvement est roi.
Comment appréhendez-vous les matières et le travail des coupes ?
Je travaille de manière très instinctive. Chez moi, c’est la matière qui guide l’essentiel de mes créations. Car c’est bien elle qui déclenche mon envie de faire un vêtement. Je dessine peu de croquis (seulement pour la transmission, et donc la confection en usine). J’aime bien le fait de sculpter le vêtement, de l’imaginer en direct sur le stockman. Je me considère vraiment comme un designer. L’idée d’un objet, et donc de toute la conception que je peux en faire. Avec Atlein, on a commencé exclusivement avec le jersey. C’est une autre manière de travailler que la chaîne et trame : cette idée d’un corps libre, d’un vêtement facile à vivre, à porter et qui ne se froisse pas. Pour l’hiver prochain, nous avons commencé à faire de la maille. Fabriquer la matière en même temps que le modèle, j’adore aussi ce concept ! On l’a façonnée sur la même idée de mouvement que le drapé du jersey de l’été 2017. Pour l’été, j’ai aussi dessiné une ligne de bijoux en laiton émaillé. C’est l’histoire d’une rencontre avec une artisan qui concevait des pièces fabuleuses pour la maison Saint Laurent dans les années 1970. Elle façonne tout à la main, telle une sculpture.
Pour l’hiver prochain, inspiré en partie par le film Crash de David Cronenberg, j’ai pensé à des collisions frontales de voitures. Nous avons donc choisi d’utiliser de la peinture industrielle, celle que l’on pulvérise sur les carrosseries. Ça donne un aspect hyper mat, comme de la roche volcanique.
Comment travaille un créateur de mode en 2017 ? Quelles sont vos motivations, hormis la mode ?
Je ne suis pas un designer qui imagine, chaque saison, des collections à thématiques. Je peux avoir la photo d’un proche en tête ou bien l’image d’un film : c’est tout simplement la vie qui m’inspire. Côté façon, j’ai un héritage très traditionnel de la coupe. Dès la fin de mes études, j’ai enchaîné les expériences au sein de grandes maisons : Raf Simons, Louis Vuitton, Givenchy, et Balenciaga aux côtés de Nicolas Ghesquière. Je travaille dans un petit atelier, à Paris. J’aime le fait d’avoir créé ma propre entreprise. Avec toutes les difficultés et les angoisses que cela engendre, évidemment.
Le fait de participer à l’économie, mixé au choix de la liberté, me rend totalement heureux. J’aime aussi l’autre côté du job : celui de l’outil industriel. J’entretiens des relations sincères avec toutes les usines françaises et italiennes de confection qui travaillent pour Atlein. Le terrain et les relations humaines, c’est véritablement ça le cœur du métier. Et donc ce qui me passionne au quotidien… avec la boxe et le surf ! Atlein évoque d’ailleurs l’Atlantique, territoire vaste, sans frontière, où j’aime surfer.
La mode française aujourd’hui, comment la voyez-vous ?
Je pense qu’il est indispensable de moderniser la sphère artisanale. Car aujourd’hui, ce n’est pas facile pour un jeune créateur de faire des collections entièrement “made in France“. Il faut que nous réfléchissions ensemble à l’évolution de la notion de transmission. Et ne pas avoir peur de confronter les artisans à la modernisation et l’innovation. Car la robotisation crée elle-aussi des emplois. C’est aussi impossible pour un jeune créateur de multiplier autant de collections par an. Est-ce qu’on a besoin de tout ça ? De cette surproduction et de cette surconsommation? Je pense que non. Il y a une réelle saturation médiatique : on ne sait plus quoi voir, quand l’apprécier et surtout quand le porter.