3 questions à ... Fanny Garcia,
Fondatrice de Bluequest

Fondatrice du réseau Bluequest qui accompagne les entreprises dans la concrétisation de leurs ambitions RSE, elle fait partie du comité d’experts de la plateforme Ressources Green lancée par la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin. Pour elle, proposer aujourd’hui les bons outils RSE aux entreprises de mode est une priorité pour les aider à mieux appréhender l’avenir.

Pourquoi avoir accepté de participer au comité d’experts de la plateforme Ressources Green de la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin ?

Cela fait presque vingt ans que je travaille dans le domaine de la RSE. J’ai occupé plusieurs postes et fonctions qui m’ont permis d’observer une volonté croissante des entreprises de monter en puissance sur la RSE – notamment dans le milieu de la mode – et leur difficulté souvent à y arriver. C’est l’une des raisons pour lesquelles j’ai créé Bluequest, un réseau d’experts RSE. Notre objectif est de permettre aux entreprises de passer de l’aspiration à la RSE à un programme concret et à sa mise en œuvre en opérationnalisant leur vision dans les grandes fonctions au cœur de la chaîne de valeur. C’est conscient de ce besoin, notamment parmi les plus petites entreprises, que nous avons collaboré avec la Fédération Française du Prêt à Porter Féminin sur un guide d’approvisionnement responsable conçue comme un outil répondant précisément aux problématiques des entreprises de mode. J’ai donc tout naturellement accepté d’intégrer ce comité quand la Fédération m’a contactée : c’est la suite logique du guide. De plus, la RSE étant un sujet très large qui irrigue toutes les grandes fonctions de l’entreprise, il est complexe de se repérer dans les offres de services presque pléthoriques aujourd’hui. Cette plateforme est donc un vrai support pour les entreprises de mode et cela a aussi été l’occasion, pour moi, de découvrir de nouvelles initiatives !

Quels sont les enjeux de demain en matière de RSE pour le secteur de la mode ?

En France, il y a un retard chronique en matière de RSE. Les entreprises se sont beaucoup contentées de mettre en œuvre le socle réglementaire : Grenelle, Sapin 2, loi anti-gaspi… et ont peu pris le temps d’innover sur ces sujets. Cependant, il y a eu une véritable prise de conscience en matière de responsabilité sociale après le drame du Rana Plaza en 2013 et la loi relative au devoir de vigilance et cela notamment au sein des grandes entreprises. Puis, plus récemment le confinement a accéléré la prise de conscience : il y eu une remise en question de la valeur de l’apport social du secteur de la mode. A quoi sert la mode ? Comment traverser et survivre aux crises ? De nombreuses questions se sont posées. Des failles se sont aussi révélées avec des acteurs qui avaient tapissé leur offre en vert mais ne payaient pas leurs fournisseurs, des grands magasins qui ont unilatéralement décidé de solder les petites marques… La crise est un stress test mais elle joue aussi un rôle de révélateur des grands enjeux sociaux et environnementaux…  Les entreprises doivent maintenant penser long terme en matière de RSE et se demander où elles seront dans 10, 15, 20 ans. Elles ne peuvent plus se reposer sur quelques initiatives, et doivent aller plus loin en s’intéressant aux nouveaux modes de consommation, au digital, à l’économie circulaire… La Fondation Ellen McArthur (p.20)  a noté que moins d’1 % des matières textiles utilisées dans le monde sont recyclées en nouveaux vêtements. Il y a donc encore beaucoup à faire ! Les entreprises de mode se contentent souvent de quelques labels pour les apposer sur leurs étiquettes ; elles doivent aller plus loin et se questionner sur leur mission et rôle dans la mode de demain. Et ce sont celles qui prendront le temps d’y réfléchir qui tireront leur épingle du jeu.

De plus, si les entreprises de mode doivent construire sérieusement leur stratégie RSE, elles doivent aussi savoir embarquer sur ce thème, sensibiliser le consommateur. Si on est bienveillant avec ses salariés, attentifs aux risques sociaux, aux droits humains, au travail forcé, au droit des enfants, si on regarde son impact sur l’environnement, sur les ressources naturelles, si on travaille sur l’amélioration de son empreinte sociale et environnementale… il faut savoir le dire ! Car il est nécessaire que le client adhère. Or, bien souvent, les discours sont trop techniques ou trop flous, le consommateur n’y croit pas, pense que c’est une fumisterie. Il est impératif que les entreprises de mode engagées en termes de RSE sachent susciter la préférence de marque. Et il y a là-dessus encore beaucoup à faire.

Entreprises installées et jeunes marques ont-elles une perception différente de la RSE ?

Il y a de grands groupes qui font bouger les lignes y compris dans la fast fashion. Je pense par exemple à H&M, qui malgré les critiques, avance sur les questions de transparence, d’économie circulaire notamment… Mais il faut tout de même constater que de nombreux changements sont portés par les nouveaux entrants. Je pense, par exemple, à la deuxième main qui a été promue par de jeunes entreprises et désormais adoptée par des marques plus installées. Il y des griffes à l’image de Sézane ou Reformation qui ont la RSE inscrite dans leur ADN. Elles sont sexy, digital natives, bien loin de l’image des marques « éthiques » des années 2000. Elles font fi des a priori et avancent. On peut aussi citer Hopaal qui arrive à faire de très beaux produits uniquement avec des fibres recyclées alors que beaucoup considèrent qu’il est encore difficile de faire la part belle à ces matières. Patine aussi propose une offre écologique tout déconstruisant les codes en matière de communication responsable… Il y a également Make my Lemonade qui s’appuie, elle, sur le do it yourself… On peut parler de De Bonne Facture qui a un positionnement très haut de gamme et un degré d’exigence dans sa démarche, sur le choix des matières, de la fabrication que l’on est en droit d’attendre des acteurs traditionnels du luxe… Monoproduit, pré-commandes, abonnements, location… toutes ces jeunes marques apportent de la créativité dans la réflexion sur le futur de la mode et sur la RSE sans préjugés, et la font vivre grâce à leur talent, inspirant ainsi l’ensemble du marché.